Elles ont marché avant nous : ces femmes qui ont fait de la randonnée un acte de liberté
L’Histoire a souvent tendance à minimiser ou effacer les exploits sportifs des femmes.
Et si de nombreux progrès ont pu être observés ces 50 dernières années, beaucoup reste à faire. Bon nombre de sportives, encore aujourd’hui, n’ont pas le même traitement médiatique ou la même reconnaissance dans leurs exploits sportifs que leurs homologues masculins.
La marche n’a pas toujours été une évidence pour les femmes. Pendant des siècles, elle a été une transgression, un acte de rébellion contre les normes sociales.
Pourtant, des pionnières ont osé : elles ont arpenté les montagnes, traversé les déserts, bravé les frontières – et ouvert la voie à des générations de marcheuses. À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, redécouvrons ces figures inspirantes qui ont transformé la randonnée en symbole d’émancipation.
Gwen John (1876-1939)
Peintre galloise du début du 20ème siècle, Gwen John peint essentiellement des portraits de femmes anonymes. De son vivant, son travail est éclipsé par la célébrité de son frère, le peintre Auguste John et son œuvre n’est redécouverte qu’à partir des années 1950. Elle est désormais considérée, en Grande-Bretagne, comme l’une des artistes les plus importantes du début du XXème siècle.
Mais outre ses peintures, Gwen John a traversé la France à pied, seule, à une époque où cela était socialement mal vu pour une femme de marcher sans être accompagnée !
Elle défie ainsi les normes sociales établies de l’époque et décide de créer sa propre trajectoire.
Elle ouvre la voie à l’idée que voyager seule n’est pas une transgression, mais un droit.
George Sand (1804 – 1876)
Romancière majeure du XIXème siège, Georges Sand, nom de plume d’Aurore Dupin, est connue pour ses nombreuses œuvres littéraires, pour ses tenues vestimentaires masculine et surtout pour son pseudonyme masculin qu’elle utilise pour signer ses œuvres.
Mais elle est aussi une grande marcheuse. Elle revendique la marche en toute liberté dans son Berry natal et dans les Pyrénées et arpente inlassablement la campagne aux alentours de sa propriété de Nohant.
A une époque où les femmes sont assignées à la maison et à l’espace domestique, elle adopte des vêtements masculins qu’elle trouve beaucoup plus pratiques pour circuler librement. Marcher devient pour elle un moyen de s’affranchir des normes sociales, et de nourrir son œuvre en trouvant, lors de ses balades de l’inspiration pour ses romans. La marche est pour elle un territoire de liberté intellectuelle et ouvre la voie à l’idée qu’une femme puisse penser, puisse créer et puisse se déplacer sans entrave.
Un sentier, le « GR® de Pays Sur les pas des Maîtres Sonneurs » reprend le cheminement entrepris par les héros du roman de George Sand Les Maitre Sonneurs. Un itinéraire de 191km qui peut être réalisé en une dizaine de jours. Un épisode de la saison 7 de Mon GR® préféré était consacré à cet itinéraire.
Simone de Beauvoir (1908-1986)
Philosophe et écrivaine, Simone de Beauvoir n’est pas un nom inconnu dans le paysage littéraire français et ni dans celui de la lutte pour les droits des femmes.
Simone de Beauvoir aime marcher, elle le dit et le revendique. Pour elle, la marche l’aide à réfléchir, à structurer sa pensée et à affirmer sa liberté et incarne ce qu’elle théorise dans Le Deuxième Sexe : la femme doit conquérir sa liberté.
A ses yeux, le mouvement nourrit l’émancipation intellectuelle, marcher seule, c’est déjà affirmer son indépendance dans l’espace public.
Clara Vyvyan (1885-1976)
Clara Coltman Vyvyan est une écrivaine australienne qui publie des œuvres sous les noms de C.C.Rogers ou C.C.Vyvyan s’inspirant des nombreuses randonnées qu’elle effectue souvent seule ou en compagnie d’une camarade.
Après avoir été infirmière durant la Première Guerre mondiale, Clara Vyvyan part voyager à travers le Canada et l’Alaska et documente toutes ses randonnées dans des articles. Elle prend de plus en plus goût à la marche jusqu’à tomber amoureuse de la randonnée et décide de partir avec son amie Daphné du Maurier pendant trois mois le long du Rhône en France.
Ses récits de randonnée témoignent d’une volonté d’indépendance rare pour son époque. Elle fait de la marche une aventure intellectuelle et émotionnelle et participe à inscrire la femme dans la tradition du récit de voyage pédestre.
Ella Maillart (1903 – 1997)
Ella Maillart est une exploratrice suisse qui entreprend, entre autres, la traversée de l’Asie centrale dans les années 1930, dans des conditions souvent extrêmes.
Dès son plus jeune âge, Ella Maillart est attirée par le sport. Elle fonde à 16 ans avec son amie Hermine de Saussure, le premier club féminin de hockey sur terre en Suisse romande. Elle décide ensuite de se lancer, toujours avec Hermine, dans la traversée de la méditerranée entre Cannes et la Corse. Elle fait également partie de l’équipe suisse de ski et défend les couleurs de son pays de 1931 à 1934 lors des quatre premiers championnats du monde de ski alpin.
Elle entreprend ensuite de nombreux voyages, et si ses explorations mêlent différents modes de déplacement, la marche occupe une place essentielle dans ses expéditions. Elle avance à pied dans des régions encore reculées, loin des sentiers battus et redéfinit ainsi la figure de l’aventurière.
Alexandra David-Neel (1868-1969)
Son nom est bien connu parmi les grandes figures de l’exploration et de l’aventure. Louise Eugènie Alexandrine Marie David, de son nom de naissance, est née en 1868 à Saint-Mandé. Elle est, entre autres, chanteuse d’opéra, journaliste, écrivaine et exploratrice et entreprend, dans les années 1920, une longue marche. Elle devient alors, en 1924, la première femme occidentale à atteindre Lhassa, la capitale du Tibet.
Alexandra David-Neel est très tôt fascinée par les récits de voyage. Elle feuillette des atlas que son père lui offre, et se perd dans la lecture des carnets de voyage de Jules Verne.
En grandissant, elle s’intéresse de plus en plus aux questions féministes et anarchistes, et surtout à la culture tibétaine et au bouddhisme. Elle collabore notamment au journal féministe créé par Marguerite Durand La Fronde, et écrit des articles pour la revue française de la société théosophique, Le Lotus bleu, ou encore la revue populaire hebdomadaire du socialisme international. Sa carrière de cantatrice l’amène ensuite à voyager dans le monde notamment en Indochine ou en Inde.
En 1911, elle part de nouveau en Inde pour un voyage d’étude. Durant ses années de voyage, elle rencontre des souverains de nombreux royaumes, elle bénéficie d’une entrevue avec le dalaï-lama qui n’avait jusqu’alors jamais accordé d’audience à une femme occidentale, elle passe par l’Inde, le Japon, la Corée, la Chine ou encore la Mongolie.
En 1924, elle parvient à entrer à Lhassa, la cité interdite, à 56 ans, déguisée en pèlerine-mendiante. Lorsqu’elle revient en France en 1925, elle est surprise par la notoriété que lui amène ses aventures. Elle fait la une des journaux et le récit de son voyage fait l’objet d’un livre : Voyage d’une Parisienne à Lhassa publié à Paris, Londres et New York.
Anne-Marie Minivielle (1943-2019)
Moins connue du grand public, Anne-Marie Minivielle est une journaliste et grande figure de la randonnée en France qui a contribué à faire évoluer la place des femmes dans l’univers de la randonnée et de l’itinérance dans l’hexagone.
A l’âge de 19 ans, elle participe à l’exploration de la Sierra de Guara en Espagne avec la première descente féminie du rio Vero en 1965. Après de nombreuses expéditions spéléologiques dans les Pyrénées, elle collabore à la réalisation de nombreux guides et réalise des reportages touristiques sur des parcours de randonnée dans divers pays d’Europe.
Elle était très engagée dans le développement de la pratique et a notamment œuvré pour rendre la marche accessible à toutes en valorisant l’encadrement, la pédagogie et la mixité dans les clubs de randonnée.
Anne-Marie Minivielle a également beaucoup travaillé en étroite collaboration avec la FFRandonnée en étant l’une des premières journalistes à documenter les GR® pour le grand public.
La marche pour ces femmes n’est pas qu’un simple loisir, qu’une passion, c’est un outil de liberté, d’affirmation de soi, et de reconquête d’un espace propre dans un monde souvent hostile aux femmes indépendantes.
Les femmes marchent pour penser par elle-même, pour défier les normes sociales et pour affirmer leur autonomie. Elles marchent aussi parce qu’elles en ont envie, et qu’elles éprouvent un besoin de liberté, de découverte, d’émancipation et d’indépendance.
Marcher, seule, c’est s’affirmer comme individu, se réapproprier son espace, son temps et sa pensée. C’est une invitation à repenser la manière dont la société conçoit les femmes voyageuses et exploratrices.
Mais surtout ces pionnières de la marche ont permis, à leur échelle, d’ouvrir la voie des possibles aux générations d’après, et aujourd’hui, elles sont de plus en plus nombreuses à oser se lancer dans des expéditions plus ou moins longues, en France ou à l’autre bout de monde.
Et aujourd’hui ?
Les aventurières sont de plus en plus nombreuses à oser se lancer sur des itinérances de plusieurs milliers de kilomètres ou simplement sur des randonnées de quelques jours. Dans un cas comme dans l’autre, les femmes continuent et continueront à marcher et à prouver que la randonnée et l’aventure sont loin d’être des domaines exclusivement masculins.
Alors si vous avez besoin d’un petit coup de boost pour vous aider à vous lancer vous aussi, ou si vous cherchez tout simplement des aventurières à suivre pour rêver d’exploration depuis chez vous, voici quelques exemples de randonneuses à connaitre !
Sarah Marquis (Née en 1972)
Sarah Marquis est une aventurière suisse, nommée « Aventurière de l’année » en 2014 par le magazine National Geographic. Elle marche des dizaines de kilomètres avec un sac ou une petite charrette pour ses affaires et dort en bivouac. Elle effectue sa première longue randonnée en solo dans le sud-ouest des Etats-Unis en 2000. Au total, elle fait 4 260km en 4 mois en passant par les montagnes rocheuses et le désert des Mojaves.
Elle se lance ensuite dans la traversée des déserts australien durant 17 mois entre 2002 et 2003, aventure qu’elle raconte dans son premier livre L’aventurière des sables.
Priscilla Telmon (Née en 1975)
Priscilla Telmon est une réalisatrice de documentaires, photographe, écrivaine et voyageuse qui a notamment entrepris de refaire le chemin emprunté par Alexandra David-Neel, à l’âge de 27 ans. Elle réalise un documentaire sur son périple : Voyage au Tibet interdit, qui lui vaut le prix spécial du Sénat.
Jeanne Fouquenot (Née en 1990)
Jeanne Fouquenot se lance dans l’itinérance en 2019, sans aucune expérience, et décide de parcourir les 2000 km du GR®65 jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. Elle raconte ses peurs, ses moments de doute mais aussi l’immense sentiment de liberté que procure l’itinérance lors de ses différentes itinérances (la traversée des Alpes, le GR®34, l’Hexatrek etc.)
Nous l’avions interviewée il y a quelques années, vous pourrez retrouver l'échange ICI
Anaïs Dubreuil
Anaïs Dubreuil est une aventurière qui parcourt les sentiers de randonnée en France avec son sac et sa chariote « Rouletabosse ». Elle partage ses expériences et ses rencontres au travers de récits, de photographies et de podcasts que vous pouvez retrouver sur son blog.
Pour aller plus loin
Si le sujet des pionnières de la marche et de la randonnée vous intéresse, n’hésitez pas à vous procurer le livre d’Annabl Abbs, Méfiez-vous des femmes qui marchent, aux éditions Pocket qui revient sur les parcours de femmes qui ont osé marcher quand toute la société les incitait à ne pas le faire.
Si vous cherchez un club de randonnée 100% féminin : n’hésitez pas à aller faire un tour sur le site et les réseaux sociaux du clubs affiliés à la FFRandonnée Les Nanas en sac à dos.
Enfin, si vous hésitez encore à vous lancer dans la randonnée, sachez que 65% des licenciés de la FFRandonnée sont des femmes ! Et sur les 19 273 animateurs qui comptent la fédération, 7598 sont des femmes (soit 40%). En ce qui concerne l’entretien des sentiers, la FFRandonnée compte 3 374 baliseuses, soit 35% de nos bénévoles-baliseurs. Alors, qui a dit que la randonnée n’était pas un sport fait pour les femmes ?